De la causalité esprit-matière...

Bonjour et bienvenue sur ce blog

Si vous refusez comme moi la nécessité scientifique d'un monde absurde ;

Si vous n'acceptez pas que le hasard soit considéré comme une cause agissante ;

Si vous tentez d'imaginer que notre monde (non restreint à l'univers observable) est causal mais que vous tenez aussi à votre libre-arbitre ;

Si vous n’aimez pas faire intervenir de façon trop triviale un Dieu à la volonté insondable pour expliquer ce qui vous échappe ;

Si ce que je vous dis ici vous parle ;

Alors soyez les bienvenus :

nous sommes sur la même longueur d'onde pour tenter d'imaginer, ensemble, autre chose réconciliant ce que nous proposent la science et la religion d'aujourd'hui dans leur opposition manichéenne.


Patrice Weisz

9- Le monisme matérialiste en question


Nécessité d'un monde dualiste
Dans les articles précédents, j'affirme que le monde est nécessairement dualiste. Je vais tenter d'en apporter la démonstration sous une forme un peu plus formelle.

Cette dualité serait composée de 2 ensembles distincts :

Un ensemble U composé d'un univers fait de matière et d'énergie dans lequel l'esprit humain décèle des formes : c'est le monde des phénomènes, celui de la réalité sensible, celui dans lequel est plongé notre univers observable. Le seul qu'il nous soit donné de connaître par nos sens. C'est aussi le monde des apparences, celui de la physique et des objets, celui dans lequel on projette de l'espace et du temps, des quantités mesurables, des lois et du hasard. C'est le monde de l'intersubjectivité sur lequel la communauté des hommes se met d'accord pour dire qu'ils perçoivent les mêmes choses. Ce monde est borné dans son appropriation par notamment des lois d'incertitudes qui empêchent l'investigation au-delà d'une certaine limite, mais aussi par les limites de l'entendement humain conditionnant l'image qu'il peut s'en faire. C'est donc un monde humain de représentations liées à des perceptions. Par construction ce ne peut être le monde réel, il est dépendant de nos structures cérébrales et de nos capacités d'observation à un moment donné. Ce monde est d'ailleurs évolutif. Les dernières recherches sur la théorie des cordes font intervenir 7 dimensions supplémentaires en plus de l'espace-temps pour essayer d'en trouver un nouveau modèle géométrique afin d'y contenir ce qui ne peut pas l'être.
Dire que U englobe toute la réalité, c'est comme dire que le monde s'arrête à l'horizon de la mer, sous-prétexte que l'on ne peut pas voir au-delà.
La dualité introduit un autre ensemble complémentaire de U, U* que j'appelle le dual de U.
C'est l'ensemble U* qui serait le monde de la réalité, celui qui est au-delà des apparences, celui dans lequel les concepts humains d'espace, de temps, de dimensions n'ont pas de sens, celui de l'Etre et non de l'Etant, de la Chose en soi, mais aussi de l'esprit et de la conscience. Ce monde ne peut s'explorer vers l'extérieur, mais s'investit de l'intérieur. Ce n'est pas le monde du matériel mais c'est celui dont notre conscience fait partie. C'est le monde du sens et de l'évolution et non celui du hasard et du miracle de l'auto-organisation de la matière.
La science moderne a développé un langage mathématique pour décrire U, a construit des appareils, extensions de nos sens pour l'observer et a laissé de côté U*. La métaphysique a tenté d'étudier ce monde, certaine religions aussi. Peu de techniques existent pour y accéder, aucune formalisation scientifique n'en a été faite. Quelques techniciens de la méditation transcendantale prétendent y accéder, mais je laisserais cette hypothèse de côté pour l'instant.
Le seul phénomène dual perceptible appartenant à U* de façon incontestable est celui de la perception de notre propre conscience. Tous les autres phénomènes observés sont contestables et douteux pour la communauté scientifique, et le resteront tant qu'elle n'aura pas réussi à créer les outils nécessaires à sa formalisation.

Vue les avancées récentes dans l'étude la matière (U) et le sur-place de l'étude du spirituel (U*), une position philosophique devient prédominante, le monisme matérialiste, qui ne reconnait qu'une seule nature de substance : la matière. Ce monisme est de plus réductionniste car tentant de réduire l'essence spirituelle à un épiphénomène effet illusoire de la matière prise dans des configurations complexes. Le caractère tangible de la conscience s'en trouve ainsi affectée alors que c'est le point de départ préalable nécessaire à toute représentation possible du monde.

Pour pouvoir aller plus loin dans une conception dualiste du monde il faut donc arriver à montrer la réalité de U*.

La difficulté ici est d'essayer de le démontrer, de dire que ce n'est pas simplement une affaire de croyances, de position philosophique ou métaphysique. Mais que cela est une conséquence de faits établis.
Le contraire du dualisme, c'est le monisme, c'est à dire une conception consistant à ne reconnaître de façon exclusive que l'une des deux natures possibles : matière ou esprit.
Cela sous-entend donc qu'il n'y a qu'une seule nature de substance et que l'autre n'est qu'une illusion abstraite, sans réalité ontologique, que c'est un artifice de langage, une idée.

Supposons que la réalité soit celle avancée par le monisme matérialiste : alors la conscience n'est reconnue qu'en tant qu'épiphénomène de la matière complexe, c'est à dire qu'elle se réduit aux liens de causalité des phénomènes, dans un monde complet, où ce qui agit sur le physique est obligatoirement de nature physique. Alors comme je l'ai montré précédemment le libre-arbitre ne peut exister, l'être humain est un objet mécanique totalement noyé dans l'univers matériel.
Vu de l'extérieur, il n'est qu'un sous-ensemble arbitrairement découpé d'un ensemble plus vaste. C'est un sous-système ouvert interdépendant dont le fonctionnement ne dépend que de l'évolution du système global. C'est une sorte de sous-partie dotée d'un fonctionnement cybernétique sans vie, dont l'autonomie n'est qu'homéostasique. Dont les désirs, la volonté, ne sont que reflets sans vie d'une activité neuronale sans projet, que le hasard, par miracle, a dédié à la préservation d'une structure cellulaire, issue de l'auto-organisation absurde de la matière, retardant le plus tard possible le moment inévitable où elle retombera en poussières recyclables.
Ce tableau est celui du matérialisme strict, j'y vois une faille : le cogito.

Et le cogito est incompatible avec un monde matériel construit uniquement par le hasard et la nécessité. Malgré le fait que les physiciens aient toujours besoin de l'homme pour étayer les théories les plus modernes (voir les textes précédents), c'est comme si cette nécessité était occultée lors du passage au plan philosophique.
Le cogito ne peut-être logiquement une illusion.
La logique est constitutive de tous raisonnements : s'en abstraire, c'est ne plus pouvoir parler de rien, ne plus pouvoir raisonner. C'est la logique qui est à l'oeuvre dans tout exposé, toute théorie, toute conception du monde. Donc on ne peut ici que la tenir pour une nécessité linguistique.
Descartes dans sa proposition " je pense donc je suis" pose un lien de causalité (qui a été souvent débattu) via le "donc" entre les deux parties de sa proposition. Pour que le "je suis" puisse se formuler, il faut donc que le "je pense " en soit un préalable. Ce lien ne parait pas abusif puisqu'il faut bien une pensée formulative préexistante à tout énoncé. Donc maintenant examinons logiquement les valeurs de vérité de cette proposition :

il y a deux propositions : "je pense" => "je suis" (le symbole "=>" est celui de l'implication en logique booléenne remplaçant la conjonction "donc").
4 cas sont possibles :
"je pense" est vrai ; "je pense " est faux : "je suis" est vrai ; "je suis " est faux;
Pour l'instant utilisons simplement des règles syntaxiques sans nous préoccuper du sens.
La table de vérité en logique booléenne de "=>" donne :
(vrai => faux) = faux ;
(vrai => vrai) = vrai ;
(faux =>vrai) = vrai ;
(vrai => vrai) = vrai ;

Reconnaître que le "je pense" est vrai, c'est simplement au niveau du signifié, reconnaître que ma pensée du "je pense" m'est perceptible. Je crois qu'aucun n'être humain ne le contredira. On est tout autant conscient de ses propres pensées qu'on ne l'est de n'importe quel phénomène extérieur comme celui d'un train qui passe ou d'une lumière qui s'allume. Nos pensées apparaissent à notre conscience en tant que phénomènes perceptibles.
Donc il me semble que le "je pense" ne peut avoir d'autres valeurs de vérité.
En effet, dire que "je pense" est faux entraine une négation de la perception de ses propres pensées et donc de la possibilité même de lui reconnaitre une quelconque valeur de vérité, puisque de dire "je pense est faux" est lui-même un acte de pensée révélée donc une antilogie.
Car cela revient à formuler la pensée "je ne pense pas" qui nécessite donc de penser.
Or la première proposition : (vrai =>faux) = faux sous-entend simplement qu'on ne peut pas inférer logiquement de quelque chose de vrai quelque chose de faux. En d'autres termes,
si le "je pense" est vrai, alors le "je suis" est vrai forcément.
D'ailleurs au passage, si le contraire était possible, tout l'édifice mathématique s'écroulerait et la physique avec, car aucun théorème ne pourrait être démontré, étant tous construits sur l'inférence liée à l'implication logique.
A titre anecdotique, le raisonnement par l'absurde utilise cette même proposition consistant quand on trouve logiquement un résultat faux à en déduire que l'hypothèse de départ est fausse.
De la même façon bon nombre de raisonnement erronés après obtention logique d'un résultat juste en déduise que l'hypothèse est juste alors qu'elle peut être juste ou fausse (cas 2 et 3).
En conclusion de cette petite étude logique :
Le "je pense donc je suis" est une affirmation solide, cohérente logiquement et incontestable.
C'est pour cela que c'est la première pierre de l'édifice. Je suis loin d'être le premier à le dire.
Donc il contient un sujet qui dit "je" et qui pense et ce même sujet se pensant en tant que "je" en déduit qu'il est. Le "je" pense et donc le "je " est.
Donc parmi tous les processus à l'oeuvre au niveau neuronal, il y a une réunitarisation qui se produit en un seul concept celui du "je". Et c'est cette réunitarisation à un niveau supérieur, on dirait en mathématique à un méta-niveau qui permet de se connaitre, d'avoir la science de soi, autrement dit d'avoir une conscience. De se penser "un". D'être un sujet pensant qui se dit qu'il est. Qu'il est un "être". Etre un "être" ne veut pas dire exister si l'existence c'est apparaître en tant que phénomène pour l'autre. La conscience n'est perçue en tant que phénomène
que pour le sujet mais n'existe pas en tant qu'objet pour l'autre. Et réciproquement.
Donc elle ne peut appartenir au monde matériel des phénomènes car elle ne répond pas aux critères d'intersubjectivités nécessaires. Elle ne peut d'ailleurs être décrite par les outils de la physique. Néanmoins comme nous l'avons vu elle ne peut être ignorée non plus. Et elle agit sur le monde matériel.
Le cogito montre une chose : je peux remettre en cause toute la réalité des phénomènes sauf celui de ma propre pensée.
C'est un phénomène réel mais subjectif. Si chacun pondérait naturellement selon des critères de crédibilité le monde des phénomènes, la conscience aurait le poids maximum, dépassant celui des autres phénomènes. Dans la hiérarchie suivraientt les phénomènes vus (je ne crois que ce que je vois) , ensuite les phénomènes vécus mais non partageables : foi, révélations. Ensuite viendraient les hypothèses scientifiques, non vus directement, non partagés, mais prouvés logiquement et scientifiquement par des savants (trous de vers, big-bang, trous noirs), et enfin les ovnis et autres expériences vécues par d'autres non vérifiables et donc à priori douteux.
Donc la conscience est le phénomène le plus réel qui nous soit donné de percevoir.

C'est pour moi sur ce phénomène que l'on doit s'appuyer pour étayer l'existence de U* cet univers dual.
Donc la seule question restant à régler est de montrer qu'elle n'est pas un épiphénomène de la matière. Qu'elle est d'une nature différente et non réductible à un jeu de relations dans un système. Comme je l'ai montré précédemment dans un autre texte, le libre-arbitre n'est pas compatible avec une vision du matérialisme qu'elle soit déterministe ou indéterministe. De plus penser un monde sans libre-arbitre ne peut se faire quand en éliminant l'homme ce qui du même coup retire le fondement de toutes les théories scientifiques modernes dont il est un acteur incontournable.
Mais cette impossibilité d'éliminer le libre-arbitre conduit à la volonté agissant en fonction d'un projet, d'une finalité.
Ma volonté est par définition finaliste : j'agis dans le but de faire quelque chose.
Toutes les théories modernes éliminent le finalisme par construction. En physique, la cause d'un évènement ne peut se situer dans le futur. Le présent est uniquement déterminé par le passé. C'est le principe même de la causalité. Et il est cohérent mathématiquement, bien que les équations déterministes soient réversibles par rapport au temps et donc permettraient au monde de venir du futur vers le présent, inversant par symétrie l'ordonnancement des événements. Mais les mathématiques ne sont pas la physique, qui tient compte des phénomènes observables et parmi ceux-ci de principes thermodynamiques se traduisant par l'irréversibilité du temps. Donc, pour simplifier, dans le monde physique l'ordonnancement des évènements suit un ordre particulier qui positionne nécessairement la cause avant l'effet.
Ce qui interdit à un évènement d'être produit par quelque chose qui n'est pas encore arrivé.
Ce qui interdit aussi à un évènement de se produire dans l'objectif d'atteindre quelque chose qui arrivera plus tard et qui se retrouve alors être une cause postérieure.
En biologie, les choses se compliquent, car il est difficile de rendre compte des mutations, de l'évolution des espèces, de l'auto-organisation croissante allant de l'inanimé au règne du vivant, sans but précis. Par exemple, la création des organes, par mutation progressive, par approximation sous la coupe du hasard est difficile à argumenter. Donc on invente des concepts comme la téléonomie pour justifier l'émergence de nouvelles fonctions au sein de la complexité. Et donc le finalisme a été éliminé aussi également en biologie par souci de cohérence avec le corpus scientifique des matérialistes.
Par contre tout comme on ne peut remettre en cause la réalité du phénomène de pensée, on ne peut remettre en cause la finalité de la volonté humaine.
Si je décide de me lever puis de m'asseoir, uniquement pour montrer que ma volonté peut agir sur mon corps avec comme simple but de prouver ma liberté d'action, je démontre mon libre-arbitre. L'homme a toujours un but quand il agit consciemment . Et la cause de son action se trouve dans la réalisation de son but qui intervient forcément postérieurement au démarrage de l'action. On projette un but dans le futur, et on entame des actions pour atteindre ce but.
L'inventeur de l'appareil photo a mis en oeuvre un ensemble d'actions très précises pour fabriquer la chambre noire et l'objectif qu'il avait imaginés auparavant. Il n'a pas fabriqué son appareil au hasard.
On voit bien sur cet exemple que les processus mis en oeuvre par les être humains ne sont pas les mêmes que ceux prônés par les matérialistes. Notamment, pour faire le parallèle, dans l'émergence de l'oeil du règne animal où l'on ne fait intervenir que hasard génétique, la pression environnementale, l'avantage sélectif et la téléonomie mystérieuse.
La finalité de l'action humaine n'est ainsi pas compatible avec le monisme matérialiste.
Donc si la finalité ne trouve pas sa place dans le monisme matérialiste, on ne peut non plus réduire le fonctionnement de la volonté humaine aux lois d'organisation de la matière. De la même façon, le fonctionnement d'une conscience essentiellement finaliste est contraire à celui des molécules composant son réseau neuronal support, soumises aux règles du matérialisme et donc ne connaissant pas la finalité.

Par conséquent c'est, entre autre, cette finalité non réductible d'une volonté exprimée par la conscience, dans un monde de matière sans finalité, qui en fait une substance d'une autre nature, ayant ses propres règles de fonctionnement. L'esprit ne fonctionne pas avec les mêmes règles que celles de la matière et ne s'y soumet pas. Il ne peut donc y être réduit.

La conscience n'appartient donc pas au monde de la matière U tout en ayant sa propre réalité non réductible. D'où la nécessité d'un monde dualiste et de la réalité spirituelle du monde U*.

En conclusion :

La réalité de la conscience phénoménale ne peut être remise en cause.

La nature finaliste de la volonté fonde la nature spirituelle de la conscience
.

Patrice Weisz

1 commentaire:

François Loth a dit…

Ne peut-on pas regarder le monde en dehors de la réponse kantienne qui l’envisage comme quelque chose d’inaccessible, si ce n’est comme quelque chose de barré par nos schèmes conceptuels ? La métaphysique traditionnelle affirme que nous arrivons à penser et à parler des choses – c'est-à-dire des choses comme elles sont réellement et non juste des choses telles qu’elles figurent dans nos histoires à leurs sujets. Certes la métaphysique peut dire des choses fausses, mais cette menace de l’erreur n’est pas plus sérieuse que dans n’importe quelle discipline qui tente de dire comment sont les choses. Il est sans doute très difficile de fournir une vraie caractérisation de la nature de la réalité, mais cela ne signifie pas que c’est impossible. (Je réponds ici à votre introduction sur « le monde des apparences » qui nous serait plus ou moins inaccessible…)

Quant au dualisme des substances, il faut avouer que c’est une position philosophique très difficile à tenir si l’on veut conserver notre métaphysique de la causalité par exemple. Comment deux substances de nature différentes peuvent-elles effectuer des échanges causaux ? En effet, la principale critique faite au dualisme consiste à se demander comme le corps et l’esprit inter-agissent si ils sont distincts ? Le monisme de la substance est devenu une thèse fondatrice parce qu’elle nous permet d’accéder à une meilleure compréhension de l’esprit. Spinoza dans son éthique arguait en faveur du monisme de la substance. Pour lui le mental et le physique sont des aspects que l’intellect humain peut appréhender. Mais ce sont deux aspects d’une simple substance.
Dans la philosophie contemporaine de l’esprit, la thèse de Spinoza est féconde. La thèse de l’anomisme du mental du philosophe américain Donald Davidson, par exemple, ressemble par certains aspects à une thèse spinoziste.